En quoi a consisté votre rôle de directeur scientifique ?
A mettre en lumière les points de l'histoire naturelle sur lesquels devaient être concentrés les efforts des images de synthèse. Pour une bonne compréhension du mécanisme, j'ai accompagné les différentes étapes de la croissance du bébé. Dans un deuxième temps, mon rôle était de vérifier tout ce qui était écrit, dit ou dessiné. Pour favoriser l'échange, plusieurs scientifiques — généticiens, embryologistes ou échographistes — ont aussi participé à la richesse et à la qualité de l'information. Le soir, lorsque je quittais l'hôpital, c'était avec un vrai plaisir que je retrouvais l'équipe des studios Mac Guff. Voir tous ces jeunes gens passionnés travailler dans de grandes pièces communes m'a fait songer aux jeunes chercheurs. Comme eux, ils ne comptent pas leur temps, mais se concentrent uniquement sur le rendu.
Qu'avez-vous pensé des images tournées par Nils Tavernier ?
Sa spontanéité et sa sensibilité m'ont beaucoup touché. Le choix de la situation — cette femme avec les dauphins — était très beau, quasi onirique. D'autant que l'animal, selon certaines croyances, est doté d'une sensibilité aux naissances. Tout, du scénario aux images, suscite le rêve.
Et quand on s'appelle René Frydman, a-t-on encore des choses à découvrir sur la grossesse ?
On en découvre toujours. Sur le plan scientifique, il existe des questions auxquelles on ne sait pas encore répondre : qu'est ce qui fait qu'une femme tolère ou non un corps étranger comme l'embryon ? Pourquoi un accouchement se déclenche-t-il et un autre pas ?
Un processus complexe sur lequel plane une certaine magie...
Oui. Le coeur se fabrique, le cerveau pousse, les doigts et les ongles aussi... Une énorme machine se met en route. Mais aussi performante soit-elle, il suffit d'un infime détail pour qu'elle s'enraye. Toute la journée, je vois des femmes enceintes et je crois que la volonté de comprendre — ce qui reste d'ailleurs incompréhensible — est toujours présente. La grossesse est comme une partition dont on connaît le début et la fi n mais dont la musique peut être interrompue à tout moment. L'élément de surprise est quasi permanent. Il n'y a pas de loi, juste des règles de l'art qui visent à sentir, prévenir et prendre en charge les patients.
Dans le cadre d'une procréation médicalement assistée, constatez-vous une certaine perte de magie ou de poésie ?
Non. Bien sûr, le traitement médicamenteux peut être contraignant mais, grâce au transfert d'embryon sous échographie, la future maman peut tout suivre à l'écran. Malgré la technique, le rêve et l'émerveillement sont toujours présents. Maintenant, certains ont une grande capacité à rêver, d'autres non. Et lors de la naissance, malgré la place importante accordée à la sécurité, il ne faut pas oublier l'essentiel : la place des émotions émergeant lors de ce temps d'accueil et de recueillement.
Après des milliers d'accouchements, l'émotion est-elle pour vous toujours présente ?
Elle n'est jamais identique. Tout dépend, évidemment, du lien qui s'est créé avec la maman ou le couple. Si on connaît bien les patients, leur histoire, et si, a fortiori, l'on a aidé à la conception, l'émotion est très forte. En assistant au passage, je partage ce moment unique. Cette insaisissable rencontre entre les parents et l'enfant.
Vous définissez la naissance comme un « passage », une « rencontre ». Peut-on aussi parler de « séparation » ?
Oui. La naissance correspond aussi à la fi n d'un état, d'une osmose et d'un équilibre. Parmi mes patientes, j'ai pu remarquer que certaines adoraient être enceintes mais n'aimaient pas trop l'idée d'élever un enfant. D'autres, à l'inverse, voudraient avoir leur bébé tout de suite. Sans faire de psychologie sauvage, je pense que ces réactions sont en partie liées à cette notion de « deuil ». Dans la manière dont l'expérience est vécue ou ressentie, on voit à la fois tout et son contraire. Mais, aussi fouillé soit-il, le film ne pouvait évidemment pas rendre compte de cette richesse de la vie et de la consultation ! L'odyssée de la vie trace une sorte de support. Car quelles que soient les circonstances, les latitudes, les coutumes et les populations, le processus est le même depuis que le monde est monde.
Ce processus ancestral est-il immuable dans le temps ?
Oui, je pense. Aujourd'hui, bien sûr, il y a des modalités qui n'existaient pas hier : la péridurale, la césarienne, les positions de l'accouchement... Mais le fonctionnement physiologique reste le même, avec des aléas, qui eux, ne sont jamais les mêmes. Une partition identique pour un son différent.
De manière générale, peut-on dire qu'il y aura toujours dans la grossesse une part de mystère ?
Oui, sans aucun doute. Car cette expérience est de l'ordre de l'unicité. D'ailleurs — je raconte souvent cette anecdote — quand je suis arrivé à Clamart, en tant que jeune chef, j'ai vu un jour inscrit dans le dossier d'une patiente : « neuvième accouchement ». Je suis allé la voir pour prendre de ses nouvelles et lui ai demandé pourquoi elle était tombée enceinte une nouvelle fois — la preuve que cette fameuse question du désir me tient vraiment à coeur ! Elle m'a simplement répondu que celui-là, elle le voulait !
Avez-vous d'autres souvenirs particulièrement marquants ?
Beaucoup. Certaines femmes arrivent aux urgences pour un mal de ventre et apprennent qu'elles sont enceintes de six mois ! Une fois, il m'est même arrivé d'examiner une patiente et de lui annoncer que non seulement elle était enceinte mais qu'elle était aussi en train d'accoucher !
Vous êtes le commissaire scientifique de l'exposition « Naissances, gestes, objets et rituels » qui se tient actuellement au Musée de l'homme...
J'ai voulu survoler les différents rites de passage au fil de l'histoire, comprendre ce qui nous avait amenés à cette modalité d'accouchement, aujourd'hui, en Europe, pour justement pouvoir la comparer à d'autres cultures. J'ai l'impression qu'il existe une certaine tendance à l'uniformisation et que ces rituels de passage, qui font partie du patrimoine de l'humanité, se raréfient peut-être. Ils se transforment en tout cas.